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Difficile de ne pas être interpellée par le nombre d’hôtels de passe lorsqu’on voyage au Vietnam avec un petit budget.
Bonne a voulu rencontrer une association qui intervient auprès de ces femmes et de ces mineurs pour les aider à s’en sortir.
C’est ainsi que nous avons croisé la route et recueilli les propos de Marin Postel, consultant et directeur assistant pour l’association Alliance Anti Traffic qui intervient au Vietnam mais également en Thaïlande.

Bonne : Pourriez vous nous parler de AAT ? Quand et comment est née l’association, quelle est sa vocation ?
Marin Postel : Alliance Anti Trafic a d’abord opéré sous le nom d’Afesip Vietnam. L’organisation Afesip avait été créée en 1996, et s’est vite dotée de 4 entités, au Cambodge, au Vietnam, au Laos et en Thaïlande. C’est sous ce nom que l’organisation a fonctionné un temps, avant de passer complètement sous le nom d’Alliance Anti Trafic (AAT), regroupant les activités des entités situées au Vietnam et en Thaïlande.
AAT est constitué de :
un siège en France (association loi 1901)
une fondation en Thaïlande (sous loi locale)
deux bureaux régionaux basés au Vietnam et en Thaïlande en charge des opérations.
un chercheur doctorant.
un réseau de partenaires gouvernementaux et non gouvernementaux.

"La vocation d’AAT est de lutter contre la traite humaine et l’exploitation sexuelle des femmes et des mineurs."

B : Combien de personnes travaillent pour AAT et quelles sont leurs missions ?
MP : Plus de cent personnes travaillent pour AAT au total (au Vietnam et en Thaïlande).
Il y a d’abord le directeur international, qui coordonne l’action globale.
Il y a ensuite le personnel dans les bureaux d’Ho Chi Minh Ville et de Bangkok : directeur national, directeur de projets, coordinateur technique, comptable, statistique, assistants, chargé de communication.
Il y a ensuite le personnel de centre, en collaboration avec les partenaires locaux : directeurs, éducateurs sociaux, gardiens.
Il y a enfin tous les individus qui contribuent d’une autre façon aux projets d’AAT : équipe de pairs éducatrices dans les rues, membres du réseau AAT, etc.

B : Comment se passe la coordination dans une structure aussi importante et qui intervient dans différents pays autour d’une même problématique ?
MP : Le travail d’AAT est simplement pragmatique. La structure est organisée, réglementée, structurée mais pas nécessairement formalisée. C’est la philosophie de l’organisation qui fait son intérêt et surtout son efficacité : la souplesse. La bureaucratie est absente au sein de l’organisation, ce qui permet rapidité et facilité pour régler chaque question. Ajoutées à cela, les décisions sont souvent prises du bas vers le haut.
Au niveau des employés, les rôles sont répartis, et chacun remplit sa mission, les rapports étant basés sur un principe de confiance ainsi que de communication. Chacun est responsabilisé, et cette méthode a jusqu’ici fait ses preuves, sans qu’aucune difficulté liée au personnel n’ait existée depuis la création de l’organisation.
Pour ce qui est du réseau et des acteurs à l’étranger, il s’agit ici aussi d’une confiance, construite par des années de collaboration, qui a permis d’établir des rapports solides. Il s’agit également de beaucoup de travail pour pouvoir (en naviguant à travers un réseau étendu de contacts) agir sur une zone géographique étendue.
Les partenaires locaux d’AAT sont de véritables partenaires, parce qu’ils sont intégrés dans notre projet, et nécessaires au bon fonctionnement des opérations. AAT travaille dans une logique d’intégration, toute personne est la bienvenue, ce qui permet une action importante et efficace, sans pour autant poser de problèmes de coordination complexes. En tant qu’organisation, nous déléguons ou coopérons pour beaucoup d’activités : au Vietnam, la police seule peut intervenir, enquêter, arrêter, et fournir certains renseignements. Dans ce même pays, les centres sont maintenus avec l’aide de l’Union des Femmes, et cette même union facilite le suivi des victimes réintégrées dans la communauté, puisqu’il s’agit d’une organisation présente dans tout le pays.

B : Sur le site de AAT on peut lire que le Vietnam a été le pays de la zone où femmes (et enfants) ont été le plus tôt et le plus massivement touchées par la prostitution, qu’en est-il ? Comment cela s’explique t-il ? Quelles sont, selon vous, les spécificités de cette problématique au Vietnam ?
MP : Il est difficile de répondre parfaitement à cette question parce qu’elle est complexe, et demanderait des explications beaucoup plus longues. Une tentative de réponse ne serait pas inexacte, mais incomplète donc rendant mal compte du phénomène.

"La situation est en effet celle d’une prostitution importante et en explosion depuis quelques années. De façon générale, les femmes et mineurs vietnamiens représentent l’une des communautés les plus touchées par la prostitution en Asie, et même en dehors. "

L’accroissement des inégalités économiques, l’appauvrissement augmentent fortement les risques d’exclusion communautaire, et s’ajoutent au désir d’améliorer ses conditions de vie. Des milliers de Vietnamiennes sont régulièrement vendues par des sites internet ou des « boutiques » sous couvert d’opportunités d’emploi ou de mariages avec des étrangers, mais environ 80% se retrouvent prostituées de force. La situation est en effet critique lorsque l’on considère que la plupart ont entre 15 et 23 ans.

Une étude récente par un quotidien national montre que parmi 762 mineurs interrogés, 50% reconnaissent avoir déjà eu des relations sexuelles avec un partenaire. Il apparaît également que les mineurs ont une première expérience sexuelle plus tôt que dans les années précédentes. Plus de 30% ne respectent aucune mesure de précaution et n’envisagent pas les risques. L’incompétence des parents, des dirigeants et l’absence d’information, de discussion ou d’éducation à l’école ou dans les médias sont également dénoncées.
Un autre problème de société résulte de l’attitude de bien des hommes envers les très jeunes filles ici.

"Le manque d’éducation, ou une éducation dépassée, ajouté au mythe de la jeune fille vierge placent les filles, surtout en dessous de 16 ans, dans une situation dangereuse."

Les enfants sont continuellement accostés à des fins sexuelles, dans la rue ou sur les réseaux sociaux, par des hommes qui masquent leur identité. Certains admettent avoir subi des attouchements dans la rue. De plus, beaucoup de nos bénéficiaires sont des victimes d’inceste, un phénomène inquiétant au Vietnam.
Le contexte Vietnamien est donc particulièrement sensible, et les causes de la problématique multiples. En tentant de les cibler au mieux, on améliore nos pratiques et l’efficacité de nos actions. Mais à pays particulier, méthodes particulières, on ne résout pas les problèmes ici comme on les résout ailleurs, chaque pays à sa spécificité, il n’y a pas de méthode universelle.

B : Pourquoi les femmes vietnamiennes sont elles envoyées dans d’autres pays de la zone ?
MP : Le Vietnam a la particularité d’être un pays d’émigration de ses femmes et non de réception, pour être schématique. Cela diffère de la Thaïlande, où l’organisation s’occupe de bénéficiaires de toutes nationalités. Au Vietnam, peu viennent de pays voisins pour exercer une activité de prostitution, par exemple.
Les explications sont complexes, il est difficile de faire des généralités concernant les méthodes employées par les trafiquants comme les raisons qui expliquent cette particularité migratoire. Elles sont multiples. La cause est un mélange de phénomènes sociaux, économiques, culturels, et bien d’autres encore.

B : Quels sont les liens d’AAT avec Afesip Cambodia ?
MP : Nous continuons à collaborer avec cette association. Cependant, AAT Vietnam ne s’occupe que des femmes Vietnamiennes. Si un cas se présente, nous en sommes informés et agissons, mais une antenne AAT au Cambodge n’est pas nécessaire, nos liens avec Afesip suffisent.

B : Pour en revenir au Vietnam, pourriez vous nous parler de Fair fashion’ social entreprise ?
MP : Fair Fashion est un programme de réinsertion professionnelle des femmes qui ont été victimes de trafic ou d’exploitation sexuelle. Les victimes qui choisissent de faire carrière dans la couture sont formées et employées chez Fair Fashion Vietnam.
Ce programme a été créé en 2001 par AAT, et fonctionne depuis quelques années en autonomie complète, en tant que véritable entreprise, sans soutien financier de la part d’AAT ni d’autres donateurs.

" Fair Fashion est aujourd’hui un leader dans le paysage du commerce équitable au Vietnam."

Nombreux particuliers et créateurs de mode lui font confiance.
Fair Fashion mérite son statut de commerce équitable de par son éthique stricte : les conditions de travail, la couverture sociale et les salaires sont bien avantageux en comparaison de ce qui est proposé par nombreux grands groupes qui délocalisent. L’entreprise s’engage également à une transparence des prix.

B : Un gros travail de prévention semble-être réalisé par ATT, qu’en est-il ?
MP : AAT considère que l’anti trafic au sens strict implique une politique de prévention. La plupart des autres institutions au Vietnam se cantonnent à une activité de services pour les victimes. Si ceux-ci sont nécessaires et peuvent être très efficaces dans la réhabilitation et la réintégration, AAT considère qu’il est déjà trop tard.
Le projet d’AAT essaye donc de développer des activités de prévention afin de remonter vers la source du problème. La ligne de conduite est donc le changement des mentalités, de la part des autorités comme de la population. Il va donc s’agir de former des cadres, de faire de l’advocacy en essayant de faire changer les lois, de parier sur l’avenir avec des activités d’éducation sexuelle et de santé reproductive auprès des enfants, d’informer les communautés, de développer un réseau, etc. L’intérêt de ces activités ne réside pas uniquement dans leur nature préventive, mais également dans leur caractère durable.

B : Pourriez-vous nous parler des interventions faites au sein des établissements scolaires ?
MP : Ces interventions nous semblent vitales. La durabilité d’un projet implique des activités qui doivent pouvoir perdurer, quand bien même AAT n’existerait plus.
Sur ce point, AAT essaye d’impulser au Vietnam un changement des mentalités, de la part des autorités comme de la population. Ces changements prennent du temps et nos actions parient sur l’avenir.
Ces interventions, à travers le programme « Education sexuelle et santé reproductive », ne sont pour l’instant déployées qu’à Ho Chi Minh, du fait de la difficulté de faire accepter ce programme à un niveau national ou régional.

La mentalité au Vietnam, aujourd’hui, est encore soumise à une logique de soumission de la femme, particulièrement des mineures. Ce programme, au delà des indications de santé et de sexualité, essaye de leur donner les moyens d’éviter et de répondre aux situations d’abus sexuels.

Les étudiants semblent jusqu’ici très satisfaits de ces classes, et les professeurs motivés. L’apprentissage semble également efficace. Il ne reste plus qu’à espérer que ce programme puisse être étendu.

B : A ce sujet, et de façon générale, quelle est la position du gouvernement vietnamien ?
MP : AAT a beaucoup contribué à la mise en place d’un système législatif plus sécurisant et protecteur pour les victimes. Sans jamais vouloir légaliser la prostitution, il s’est agi de diminuer les sanctions (faire fermer les centres de détention). Il s’est aussi agi de considérer les femmes trafiquées comme des victimes, non des criminelles. Nous formons beaucoup de cadres, pour leur apprendre à travailler avec des victimes lorsqu’ils sont confrontés à celles-ci. Le gouvernement, aujourd’hui, a amélioré sa position. Mais il reste encore beaucoup de choses à faire. Le premier exemple en est que ce sont toujours les associations qui financent les centres et les programmes. AAT est encore aujourd’hui presque la seule entité à assurer les rapatriements des victimes depuis l’étranger (environ 95% d’entre eux).

B : Qu’est ce que le Vietnam national women’s union ? Quels sont les liens de AAT avec cette entité ?
MP : Comme le précise leur site la « Vietnam Women’s Union (VWU)" a été créée en 1930. Son histoire est très étroitement liée à celle de l’indépendance nationale. Elle intervient à travers le pays avec au total plus de 13 millions de femmes membres. VWU est mandatée pour protéger les droits des femmes et lutter pour l’égalité des genres.
L’Union des Femmes est un partenaire nécessaire au Vietnam pour les activités couvertes par notre projet, et présente un réseau utile au soutien des victimes. Nous travaillons avec elle pour la gestion des centres et pour le suivi des victimes.

B : AAT travaille aussi étroitement avec la « Vietnam Anti Criminality Police (C45) », de quelle façon et comment se passe cette collaboration ?
MP : La Police Criminelle est comme l’Union des Femmes un partenaire obligatoire et nécessaire au Vietnam. Certaines organisations ne font preuve que de méfiance, sans chercher à exploiter les avantages de ces entités.

Mais comment travailler dans un pays, du moins à un niveau qui permette des actions larges et efficaces, sans collaborer avec ses institutions ?

Certains croient que l’on peut se passer d’eux, en raison d’une vision déformée de la situation de ce pays, mais le Vietnam n’est pas un état en faillite institutionnelle, il y a des institutions avec lesquelles il est non seulement utile de travailler, mais aussi nécessaire. Une ONG de notre nature devrait en France coopérer avec des ministères et des services sociaux.
La Police Criminelle réalise un travail très efficace, c’est notre appui le plus solide. Elle est de toute façon incontournable pour un nombre d’actions qu’elle seule est habilitée à effectuer. Elle doit être impliquée dans les rapatriements, et elle seule peut intervenir pour arrêter des trafiquants et mettre à l’abri des victimes.

B : Quels sont les liens de AAT avec le secteur de la recherche ?
MP : AAT emploie un chercheur basé à Singapour. Les rapports sont ceux d’un échange : notre action de terrain oriente et nourrit sa réflexion par la prise en compte de réalités pratiques, et sa connaissance étendue des phénomènes de trafic et d’exploitation nous est utile lorsqu’AAT développe ses stratégies.
Sa position permet aussi une diffusion de notre travail et contribue à démystifier certaines croyances de l’opinion publique concernant les sujets dont nous traitons. En se basant sur des recherches extensives ainsi que sur nos informations de terrain et sur nos données statistiques, les recoupements permettent de réfuter preuves à l’appui beaucoup d’affirmations erronées.

B : Quels sont les financements qui permettent à AAT de fonctionner ?
MP : Aujourd’hui c’est le gouvernement américain (via son bureau en charge du trafic d’êtres humains) qui est notre principal soutien financier, et nous pouvons aussi compter sur le soutien du gouvernement britannique, d’une organisation allemande et d’une organisation finlandaise.

B : Comment peut-on aider votre association ?
MP : AAT n’a pas encore mis en place de système de donation par les particuliers. L’une des raisons est le manque de temps dont nous disposons. Une autre explication tient au fait que nous considérons que le trafic est un problème d’État, et qu’il lui revient de financer ces projets pour faire bouger les choses. C’est sa responsabilité. Et nous ne faisons ce travail que tant qu’il ne le fera pas.

Des chiffres :
- Près de 500 000 Vietnamiens (sur un population de 90 millions) seraient porteurs du virus du VIH essentiellement parmi les groupes à risque, en particulier drogués, prostituées et homosexuels.
- L’ UNICEF et le Ministère de la justice vietnamienne ont évalué à 400 000, le nombre de femmes et d’enfants prostitués, soit 10% du trafic de femmes et d’enfants dans le monde… un triste record. Sur la seule décennie 90, le gouvernement vietnamien estime que plus de 20 000 femmes et enfants ont été envoyés en Chine pour des activités de prostitution.

Afesip Cambodge : http://www.afesip.org/
Vietnam Women’s Union : http://www.humantrafficking.org/organizations/262
Fair Fashion Vietnam : http://www.fairfashionvn.org/index.html

Voir en ligne http://www.allianceantitrafic.org/

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  • Vio

    20 juin 2013, par violino

    Merci pour ces informations enrichissantes. On parle toujours de la Thaïlande et autres pays d’Asie du Sud Est sont oubliés...

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